Voir la musique, entendre la couleur. Une vingtaine de toiles d'Eunju Park, peintre et violoncelliste synesthète : chacune porte le nom d'une œuvre musicale, chacune est une tonalité.
Exceller dans deux disciplines qui sont à la fois des passions et des besoins de notre humanité est une bénédiction rare. C'est ce que réussit Eunju Park, en conjuguant sa carrière de musicienne et celle de peintre.
Née au cœur de Séoul, elle a vécu et étudié en Corée du Sud, au Canada et en France. Dès son plus jeune âge, elle se distingue au violoncelle ; après les prestigieuses Yewon School et Seoul Arts High School, elle se perfectionne une dizaine d'années à Paris auprès de maîtres tels que Mstislav Rostropovitch, Xavier Gagnepain, Philippe Muller, Florian Lauridon et le Quatuor Ysaÿe.
Lauréate du 1er prix du Concours international de Turin et du 1er prix de musique de chambre de Paris, elle intègre en 2005 l'Orchestre Philharmonique de Séoul et fonde le Quatuor Gaïa. Elle joue en soliste et en musique de chambre auprès de Myung-whun Chung, Emmanuel Pahud, Jonathan Fournel, le Quatuor Ysaÿe, Patrick Zygmanowski, Frédéric Moreau, et avec Les Violons de France.
Mais sa singularité tient à un don rare : synesthète, polyglotte et ambidextre, elle voit la musique en couleurs et en comprend la syntaxe. Sa peinture ne représente pas le son : elle le rend visible.
Pour Eunju Park, une couleur a une hauteur, une matière a un timbre, un geste a un tempo. Elle écoute une œuvre, puis la transcrit : des touches alignées comme des notes, chaque tableau dans sa propre tonalité. Les titres le disent — Boléro, Campanella, Moldau, Coppélia, Choral — autant de partitions devenues peinture.
« La musique, abstraction sublime, devient visible et tangible sous mes pinceaux. Capturer l'émotion sonore par la couleur : c'est mon langage, là où les mots manquent. »
Ravel rêva dès 1906 d'une « apothéose de la valse » en hommage à Johann Strauss. La Grande Guerre transforma le projet en un « tourbillon fantastique et fatal », reflet de la grandeur et de la décadence d'un monde. « Ravel, c'est un chef-d'œuvre, mais ce n'est pas un ballet. C'est la peinture d'un ballet », dira Diaghilev — une phrase qui, ici, devient littérale.
Atteint de surdité, Smetana composa en 1874 ce poème symphonique qui suit la Vltava de sa source jusqu'à Prague, à travers forêts, noces villageoises et rochers. Une description picturale en musique, que la toile rend à la couleur : « deux petites sources jaillissent à l'ombre de la forêt ; le fleuve grandit, traverse la Bohême et chante dans un murmure toujours plus ample ».
Le plus charismatique des virtuoses fit de la clochette (« la campanella ») le motif scintillant du final de son 2e concerto. Liszt en tira l'une de ses études les plus redoutables ; deux siècles plus tard, le groupe Blackpink la cite encore dans « Shut Down ». Un patrimoine vivant, ici saisi en éclats d'or et de feu.
Une voûte de verts et de lumières filtrées, comme la cime d'une forêt traversée de chant. La toile respire : regardez-la pendant que la musique l'habite, et la frontière entre voir et entendre s'efface.
Chaque toile, acrylique sur toile, porte le nom de la musique qui l'a fait naître. Promenade dans la partition.
















« Voir la musique, entendre la couleur. »