En avril 2005, à la Nouvelle-Orléans, deux marchands new-yorkais, Alexander Parish et Robert Simon, achètent 1 175 dollars un panneau de noyer très abîmé, couvert de repeints, catalogué « d'après Léonard de Vinci ».
Douze ans plus tard, le même panneau atteint 450 millions de dollars. Entre-temps, il a été nettoyé, restauré, et surtout renommé.
le 15 novembre 2017 chez Christie's, à New York, au terme d'environ dix-neuf minutes d'enchères ; 400 M$ au marteau, le reste en frais
Le tableau n'était pas présenté dans une vente de maîtres anciens, mais dans une vacation d'art d'après-guerre et contemporain, face aux Sixty Last Suppers de Warhol. Le prix ne paie pas une école : il paie un nom.
En 2013, le tableau passe de 80 à 127,5 M$ en vingt-quatre heures, entre un intermédiaire et son client ; l'affaire finira devant les tribunaux, sur plusieurs continents. Le prix de 2017 s'inscrit dans cette suite d'écarts, pas dans une cote établie.
Et l'acheteur n'a jamais été annoncé par la maison de vente. La valeur d'un objet unique n'est jamais qu'une opinion, tenue par deux personnes le même soir.
La composition n'est pas rare : on connaît une trentaine de versions peintes par l'atelier et les suiveurs, et deux dessins préparatoires de Léonard conservés à Windsor. Ce qui est rare, c'est la main.
Moins d'une vingtaine de tableaux sont universellement reconnus comme de Léonard. La rareté ne tient pas au sujet : elle tient à l'auteur, et l'auteur ici est une hypothèse.
De la quasi-totalité pour ses défenseurs à cinq ou vingt pour cent pour Matthew Landrus, qui attribue le reste à Bernardino Luini : trois tableaux différents, un seul prix.
Un Salvator Mundi figure dans l'inventaire des biens de Charles Ier, dressé en 1649 après son exécution, puis dans celui de Charles II. La trace se perd après une vente de 1763, à Buckingham House, pendant près d'un siècle et demi. Le panneau réapparaît vers 1900 dans la collection Cook, sous le nom de Bernardino Luini, et se vend 45 livres chez Sotheby's en 1958, catalogué Boltraffio.
Rien, dans cette chaîne, ne relie avec certitude le panneau de 2005 à celui de 1649. La trajectoire est vraisemblable : elle n'est pas continue.
2005 : un panneau repeint, catalogué « d'après Léonard », acheté 1 175 dollars dans une vente de succession.
Christie's ne vend pas un panneau : la maison vend le dernier Léonard en mains privées. Tournée mondiale à Hong Kong, San Francisco, Londres, film des visiteurs saisis devant le tableau, et placement dans la vacation la plus spectaculaire de l'année, loin du rayon des maîtres anciens.
Le récit était irréprochable, et il portait précisément sur ce que personne ne pouvait vérifier. La cohérence narrative n'a pas accompagné le prix : elle l'a fabriqué.
Aucun document du vivant de Léonard ne mentionne un Salvator Mundi peint de sa main. L'inventaire de 1649 atteste un tableau de ce sujet dans la collection royale, pas l'identité de ce panneau-là. Examiné en 2018 par le laboratoire des musées de France, il n'a finalement pas été exposé en 2019, et l'ouvrage qui consignait ces conclusions n'a jamais paru.
L'antériorité n'est pas ici une preuve : c'est une hypothèse que le prix a transformée en évidence.
1 175 dollars en 2005, 450,3 M$ en 2017 : la surface peinte n'a pas changé de nature, seule son attribution a changé de statut. Trois axes de la grille sont faibles ici : la rareté ne tient qu'à l'auteur, la transmission est trouée, l'antériorité n'est pas documentée. Un seul est très fort, le récit. Il a suffi.
Depuis la vente, le tableau n'a pas été montré en public ; en 2024, la presse le situait dans un entrepôt genevois. Le Stradivarius se vérifie en le jouant ; le Salvator Mundi, lui, ne se vérifie plus du tout.