Le 29 novembre 2016 à Londres, le lot 36 d'une vente Sotheby's est adjugé 4 546 250 livres sterling : le manuscrit autographe complet de la Deuxième symphonie de Mahler, dite « Résurrection », écrite à Hambourg entre avril et décembre 1894. Record mondial pour un manuscrit musical vendu aux enchères.
Le même matin, la même symphonie pouvait être écoutée gratuitement, et sa partition, tombée dans le domaine public, téléchargée librement. L'œuvre ne coûtait rien. L'objet valait quatre millions et demi de livres.
par page, pour les 232 pages du manuscrit ; l'estimation allait de 3,5 à 4,5 millions de livres, et l'adjudication les a dépassées
Les deux seuls points de comparaison cités par la maison de ventes sont les neuf symphonies de Mozart, 2,5 millions de livres en 1987, et la Deuxième symphonie de Schumann, 1,5 million en 1994. Aucun de ces prix ne porte sur la musique ; tous portent sur du papier couvert d'encre.
Un Stradivarius est l'instrument. Le One-Cent Magenta est le timbre. Un bitcoin de 2009 est l'unité. Le manuscrit, lui, n'est pas l'œuvre : on peut jouer la « Résurrection » sans l'avoir jamais vu, l'enregistrer, la diriger, l'éditer.
Ce que l'acheteur a emporté ne lui donne aucun droit sur la musique, aucune exclusivité d'exécution, aucune redevance. Pour la première fois dans cette série, l'objet et la valeur qu'il porte sont séparables. C'est là que l'écart se loge.
Sotheby's l'établit dans son catalogue : c'est le seul manuscrit autographe de la symphonie complète. Des brouillons de mouvements isolés subsistent à Bâle, à Yale, à New York et à Londres, des esquisses à Vienne, mais il n'existe aucune autre partition autographe du grand finale. Aucun autographe d'une symphonie complète de Mahler n'avait été proposé aux enchères depuis 1959.
La rareté est donc réelle, et elle vaut un. Mais elle porte sur le support, jamais sur le contenu, reproductible à l'infini et déjà reproduit.
La quatrième barre n'est pas basse : elle est absente. C'est pourtant la seule des quatre qui contienne réellement la musique.
Mahler garde le manuscrit sa vie durant. En 1920, Alma l'offre au chef Willem Mengelberg pour le premier festival Mahler d'Amsterdam ; il passe en 1951 à la fondation Mengelberg, est déposé au musée municipal de La Haye en 1982, puis acheté en 1984 par l'éditeur financier américain Gilbert Kaplan, qui le dépose à la Morgan Library. Sotheby's le note : il n'avait jamais été proposé ni vendu sur le marché libre avant 2016.
Quatre ans après la vente, il en sort. Acquis par Herbert G. Kloiber, il est remis en 2020 à l'Orchestre de Cleveland. Une trajectoire parfaite, qui traverse le marché une fois et n'y revient pas.
1846 : la collection d'Anton Schindler entre à la Bibliothèque royale de Berlin.
Mahler date son manuscrit deux fois : « dimanche 29 avril 94, renouvelé » à la fin du premier mouvement, « achevé le mardi 18 décembre 1894 à Hambourg » à la fin du dernier. Entre les deux, un épisode qu'il a raconté : le 29 mars 1894, aux obsèques de Hans von Bülow, un chœur entonne depuis la tribune d'orgue le choral de la résurrection de Klopstock. Cela le frappe « comme un éclair ».
Il hésitait depuis des années à faire entrer un chœur dans son finale, de peur qu'on n'y voie une imitation de Beethoven. Le récit ne s'ajoute pas à l'objet : il est dans l'objet, daté, corrigé, raturé.
Le manuscrit est resté non relié, non rogné, non modifié. Mahler l'a écrit sur des bifeuillets numérotés, et l'insertion ou le retrait de feuillets dans cette suite est la preuve matérielle de la façon dont il a construit l'œuvre. Les autres manuscrits de ses symphonies, en bibliothèque, sont pour la plupart reliés, parfois montés sur onglets : cette preuve y est irrémédiablement perdue.
L'antériorité n'est pas attestée par un document extérieur : elle est lisible dans la structure physique de l'objet, et cette structure ne se recopie pas.
Rareté réelle de un ; transmission documentée sur plus de cent trente ans ; récit écrit sur l'objet par son auteur ; antériorité lisible dans la matière. Les quatre axes sont au maximum, et pourtant l'œuvre n'a pas de prix, puisqu'elle appartient à tous. La grille ne mesure pas la valeur de la musique : elle mesure la valeur d'un témoin.
Le 4 septembre 2001, l'UNESCO inscrivait la partition autographe de la Neuvième de Beethoven au registre Mémoire du monde, première partition musicale à y figurer. Ce qui la protège n'est plus un prix, c'est un statut ; et c'est ce que fait DfinA Vault sur un fichier, sans rien dire de son contenu.