À Mayence, entre 1454 et 1455, l'imprimeur Johannes Gutenberg et son bailleur de fonds Johann Fust font sortir de presse environ 180 exemplaires d'une Bible latine en deux volumes, composée avec des caractères mobiles : le premier ouvrage de cette ampleur imprimé mécaniquement en Occident.
Le texte qu'elle porte, la Vulgate, est aujourd'hui accessible gratuitement, intégralement, sous une forme identique, dans n'importe quelle bibliothèque et sur n'importe quel écran. Et pourtant, l'un de ces volumes, ou même un simple feuillet détaché, se négocie en millions de dollars : ce n'est donc pas le texte qui se paie.
estimation d'un exemplaire complet ; aucune vente de ce type depuis 1987
Ce qui se paie n'est pas la lecture du texte : c'est la place d'un objet précis dans un recensement. Depuis le XIXᵉ siècle, des bibliographes tiennent un inventaire de chaque exemplaire connu de cette Bible, qu'il s'agisse d'un volume complet, d'un volume incomplet, ou d'un simple feuillet, en lui donnant une identité propre et un historique de propriétaires aussi complet que possible.
Être inscrit à ce recensement, avec une fiche vérifiable, est ce qui transforme un vieux livre en preuve.
Quand un feuillet ou un volume refait surface, retrouvé dans un grenier, dans une reliure qui servait de simple carton de protection, ou dans le fonds d'une institution religieuse, il est comparé aux exemplaires déjà recensés : mesures, filigranes du papier, marques de rubrication, pages manquantes, reliure. S'il correspond à un exemplaire déjà connu mais disparu de vue, on le rattache à sa fiche ; sinon, on lui en ouvre une nouvelle.
Les assureurs, les musées qui organisent un prêt et les maisons de ventes s'appuient sur cette fiche, et sur elle seule, pour fixer une estimation.
Le tirage d'origine se situe, selon les sources, entre 160 et 185 exemplaires. En 1985, la bibliographe hongroise Ilona Hubay en recense 47, avec leurs propriétaires : deux autres seront retrouvés par la suite en Russie, portant le compte usuel à 49 aujourd'hui.
Sur ces 49, 20 à 25 sont jugés complets selon le critère retenu : même un recensement rigoureux repose sur une convention.
Lecture : chaque barre compte les mêmes Bibles à un moment différent de leur histoire, sans échelle strictement proportionnelle. Schéma indicatif. La perte entre la première et la deuxième barre s'est étalée sur cinq siècles ; celle entre la deuxième et la troisième tient surtout à la définition retenue de « complet ».
La trajectoire commence mal pour son propre inventeur. Le 6 novembre 1455, Fust poursuit Gutenberg en remboursement d'une créance de 2 026 florins, intérêts compris, sur un prêt initial de 1 550 florins consenti en 1450. Le jugement est défavorable à Gutenberg, qui perd vraisemblablement au profit de Fust l'atelier et le matériel avec lesquels la Bible venait d'être imprimée.
Depuis cette rupture initiale, chaque exemplaire suit sa route propre et documentée : chapelles privées, fonds religieux dispersés, collectionneurs, puis institutions — la Morgan Library en conserve aujourd'hui trois, plus qu'aucune autre bibliothèque au monde.
En 1920, le négociant Joseph Sabin achète aux enchères un exemplaire auquel il manque 50 feuillets sur 643 : invendable comme volume complet.
Le libraire Gabriel Wells le rachète et prend une décision qui scandalise une partie du métier : le démembrer feuillet par feuillet plutôt que d'en chercher un seul acquéreur.
En 1921, Wells vend près de 600 feuillets isolés, et fait don du dernier, invendu, à la New York Public Library.
Ce qui rend cette histoire cohérente, c'est qu'elle ne repose sur aucune attribution disputée ni aucune légende reconstituée après coup : chaque maillon porte un nom, une date, et une pièce vérifiable — l'atelier de Mayence, le prêt de Fust, le jugement de 1455, le recensement bibliographique, le démembrement de Wells.
Contrairement à un tableau dont la valeur tient à une attribution d'école, la valeur de cette Bible tient à un dossier que l'on peut consulter, pièce par pièce, sans jamais devoir trancher une controverse d'experts.
Cet ouvrage est daté avec une précision rare pour un objet du XVᵉ siècle : une mention manuscrite ajoutée par un rubricateur sur un exemplaire connu porte la date du 15 août 1456 pour l'achèvement de sa décoration à la main, et l'étude du papier et de l'usure des caractères permet aux spécialistes de situer l'impression de chaque exemplaire à quelques mois près.
Un document daté par un tiers, et l'examen matériel de l'objet lui‑même : deux preuves qui, depuis 1455, n'ont jamais été prises en défaut.
La valeur réelle tient à la fiche du recensement : l'ensemble des témoins survivants, connu, documenté, et qui ne diminue que très lentement. Le prix ne se forme plus aujourd'hui que sur ce qui s'échange encore : des feuillets isolés.
Ce marché existe précisément parce que Gabriel Wells a choisi, en 1921, de fabriquer lui‑même la rareté qu'il vendait : le recensement peut avoir parfaitement raison sur la rareté d'ensemble, tandis que le prix mesure la commodité de posséder un fragment plutôt que la survie de l'objet entier.