Six missions Apollo ont rapporté de la Lune environ 380 kilos de matière, répartis en 2 196 échantillons. Presque tout est conservé par la NASA, qui en a tiré quelque 140 000 fragments pour la recherche. Le président Nixon en a aussi fait offrir de minuscules parcelles aux cinquante États américains et à des chefs d'État étrangers.
En juillet 2017, chez Sotheby's à New York, un sachet de toile ayant contenu de la poussière lunaire a trouvé preneur pour 1,8 million de dollars. Une femme de l'Illinois l'avait acheté 995 dollars deux ans plus tôt. Pourquoi ce sachet a-t-il pu se vendre, alors que la poussière elle-même ne le peut presque jamais ?
prix avec frais du sachet de retour d'échantillons d'Apollo 11, Sotheby's, juillet 2017 ; au marteau, 1,5 M$
Une chaîne de détention est la suite des mains par lesquelles passe un objet, avec pour chacune la preuve de son droit.
Ici, le prix ne rémunère pas la poussière. Il rémunère le fait qu'une chaîne ait fini par aboutir chez un particulier.
Les échantillons d'Apollo restent la propriété du gouvernement américain : ils ne peuvent être que prêtés, pour la recherche, l'enseignement ou l'exposition. Les parcelles offertes par Nixon ont été remises à des États et à des gouvernements, jamais à des personnes.
Les Soviétiques ont procédé autrement. Trois grains rapportés en 1970 par la sonde Luna 16, soit 0,2 gramme, ont été offerts à Nina Koroleva, veuve du Constructeur en chef du programme spatial. Ce don à une personne privée les rend légalement vendables : 442 500 dollars chez Sotheby's en 1993, puis 855 000 dollars en 2018.
La rareté lunaire est réelle mais finie : 380 kilos, sans nouvel apport américain depuis la dernière mission Apollo. La rareté perçue est celle de l'objet vendable, et elle est bien plus étroite.
Presque tout ce qui existe est hors marché, soit une rareté décidée par un droit de propriété public. Pour l'acheteur, ce qui est rare, c'est le droit de détenir, et non la matière.
Lecture : chaque cercle est une main ; un trait plein signifie que le droit passe, un trait pointillé qu'il manque, et la barre marque la rupture. Luna 16 : la chaîne est intacte jusqu'à un particulier. Parcelle d'État : elle s'arrête à l'État destinataire. Sachet Carlson : un jugement rétablit une chaîne rompue. Schéma indicatif.
C'est l'axe central. Quand la chaîne est unique et donnée à une personne, comme pour Luna 16, la valeur est stable et se revend. Quand elle passe par un État, elle est inaliénable. Quand elle est rompue, la valeur dépend d'un tribunal.
Le sachet Carlson a été volé par l'ancien directeur d'un musée, puis saisi et vendu aux enchères par le Service des US Marshals. La NASA a ensuite voulu le récupérer. La justice américaine a estimé que le sachet n'aurait pas dû être mis en vente, mais qu'elle ne pouvait pas défaire la vente : il est resté à l'acheteuse.
En 1998, un agent infiltré de l'inspection générale de la NASA négocie avec un vendeur le prix d'une parcelle lunaire offerte au Honduras : 5 millions de dollars.
Le vendeur affirme qu'elle est à lui. L'agent répond que c'était un cadeau fait à un État, qui ne peut passer à un particulier.
La parcelle est saisie, et le litige civil se règle en mars 2003.
Le récit est fort : la dernière mission de l'humanité sur la Lune, un cadeau de président, un sachet sauvé de justesse. Mais il n'est cohérent que tant que chaque maillon est avoué.
Le sachet Carlson a un récit parfait, de la mission au musée, puis le vol. Il a un prix très élevé parce que le tribunal a refermé l'histoire. Sans ce jugement, la même histoire aurait valu zéro, ou de la prison.
L'antériorité de la matière est irréprochable : les missions sont datées au jour près, et le catalogue de la NASA recense chaque échantillon. C'est aussi ce catalogue qui permet de prouver ce qui manque : 517 échantillons perdus ou volés entre 1970 et 2010.
La mission prouve l'origine. Il manque la preuve que chaque lot a suivi un chemin licite jusqu'à son détenteur actuel, et cette preuve ne se fabrique pas après coup.
La valeur scientifique de la poussière est immense et appartient à ceux qui l'étudient. Le prix, lui, se fixe en marge : sur les rares maillons qui sont sortis du droit commun, par un don privé ou par un jugement.
L'écart tient dans cette distance. On paie très cher le droit de garder, sans pouvoir toujours prouver qu'on a le droit de vendre.