À la fin de 1962, la France s'apprête à confier la Joconde aux États-Unis. Le tableau sera montré à Washington puis à New York, pendant l'hiver 1963.
Avant le départ, on lui donne une valeur : cent millions de dollars. Personne ne l'achètera, personne ne la vendra. À quoi sert alors ce chiffre ?
valeur d'assurance retenue avant le voyage, record du Livre Guinness pour un tableau
Une valeur d'assurance est la somme qu'un assureur devrait verser si l'objet disparaissait. Elle ne dit rien de ce qu'un acheteur offrirait.
Une valeur d'assurance se fixe pour un cas précis : le dommage. Elle n'a pas à être confirmée par une vente.
Ici, l'assurance n'a même pas été souscrite : la prime aurait coûté davantage que les précautions de sécurité maximales, qui ont été préférées. Le chiffre est resté, cité depuis comme s'il s'agissait d'un prix de marché.
La rareté réelle est complète : le tableau est unique, et Léonard de Vinci a laissé moins d'une vingtaine de peintures attribuées (ordre de grandeur indicatif). Mais l'unicité ne fait pas le prix : toute œuvre unique l'est.
Ce qui distingue la Joconde, c'est la rareté perçue, c'est-à-dire l'attention qu'elle concentre : environ dix millions de personnes passent devant elle chaque année (chiffre indicatif, avant la pandémie).
Lecture : un prix naît de la rencontre d'un acheteur et d'un vendeur. Quand l'un des deux côtés ne peut pas exister, il reste une évaluation. Schéma indicatif.
Une seule chaîne, sans rupture connue : Léonard l'emporte en France, François Ier en devient propriétaire, la Couronne la garde jusqu'à la Révolution, et le tableau entre au Louvre en 1797. Les collections des musées de France appartenant à une personne publique sont inaliénables : la loi interdit de les vendre.
Cette chaîne a été attaquée récemment : le 14 mai 2024, le Conseil d'État a rejeté la requête d'une association qui voulait faire déclarer inexistante l'acquisition par François Ier, et l'a condamnée à 3 000 euros d'amende. La haute juridiction n'a pas jugé le fond : elle a écarté la demande comme manifestement irrecevable.
Le 21 août 1911, la Joconde disparaît du Louvre. Vincenzo Peruggia, un ouvrier qui avait travaillé sur la vitrine du tableau, l'emporte.
Pendant plus de deux ans, le tableau reste caché, sans qu'il parvienne à le vendre. Il finit par le proposer au directeur de la galerie des Offices, à Florence, en disant qu'il rend à l'Italie ce qui lui appartient.
Il est arrêté ; le tableau est exposé à Florence, puis rendu au Louvre en janvier 1914. Sorti des mains de l'État, il n'avait pas de prix.
Le récit est parfaitement cohérent, mais il porte sur la célébrité plus que sur l'objet. Le sourire, le mystère, les détournements de Duchamp puis de Warhol, la foule de 1963 : tout alimente une notoriété qui n'ajoute rien à la peinture elle-même.
Le récit est ici la cause de la rareté perçue, non sa conséquence. C'est une première limite à poser sur le prix.
L'antériorité est la plus solide de toute la série. Une note datée d'octobre 1503, écrite par Agostino Vespucci, un ami de Léonard, et retrouvée à Heidelberg, atteste que Léonard peint alors le portrait de Lisa del Giocondo. À cela s'ajoute un parcours d'inventaires ininterrompu.
Une antériorité parfaite donne de la certitude, pas un prix. Il ne manque rien à ce dossier, sauf l'occasion de le monnayer.
Le prix affiché, cent millions de dollars, mesure ce que l'État ne veut pas risquer, non ce que quelqu'un paierait. La valeur, elle, se lit sur les quatre axes sans en être un montant. L'écart loge donc dans l'absence de marché.
La faille de la grille : elle sait dire d'où vient la valeur, pas la convertir en prix quand personne ne peut vendre.