La cigarette qui
servit de monnaie
En 1945, un économiste britannique publie l'étude d'un camp de prisonniers de guerre où personne ne touche de salaire et où tout le monde pourtant commerce. L'étalon de ce petit monde tient dans une poche : la cigarette.
Une monnaie née sans décret
Capturé en Libye en 1942, R. A. Radford passe le reste de la guerre dans des camps allemands. Il y observe ce que la théorie enseigne d'ordinaire sur le papier : des hommes sans État ni banque qui se mettent à échanger. Il en tirera, en novembre 1945, l'article « The Economic Organisation of a P.O.W. Camp », paru dans la revue Economica.
Chacun recevait des colis de la Croix-Rouge à peu près identiques : lait en conserve, confiture, beurre, biscuits, bœuf en conserve, chocolat, sucre et cigarettes. Or les goûts différaient. Le non-fumeur cédait ses cigarettes, le gourmand son chocolat, et le troc s'installa. Très vite, un bien s'imposa comme mesure commune : la cigarette, uniforme, durable et divisible. Un blanchissage se payait environ deux cigarettes, une tasse de thé, de café ou de cacao à peu près autant.
Les prix réagissaient comme sur n'importe quel marché. Une simple rumeur de colis suffit un jour à faire monter la mélasse de trois à quatre cigarettes en quelques minutes ; le prix retomba dès que la rumeur fut démentie.
La loi de Gresham jouait aussi. On fumait les marques appréciées et l'on faisait circuler les plus médiocres. Pire, des cigarettes roulées à la main avec du tabac de pipe, de taille et de qualité variables, vinrent alourdir la masse monétaire : la monnaie se dégrada, les prix montèrent, jusqu'au retour aux cigarettes de fabrique.
Ce que la monnaie doit à la rareté
Le camp offre une expérience presque de laboratoire. Radford y voit une monnaie-marchandise : la cigarette servait d'unité de compte, de moyen d'échange et de réserve, mais elle partait aussi en fumée, ce qui la rendait instable. Les prix montaient à l'arrivée des colis et fléchissaient à mesure que les stocks s'épuisaient.
L'administration du camp ouvrit une boutique et un restaurant, et utilisa un papier-monnaie gagé sur la nourriture. Tant que l'approvisionnement resta régulier, l'ordre tint. En août 1944, colis et cigarettes furent réduits de moitié ; au début de 1945, les stocks s'épuisèrent, les prix s'effondrèrent et les barèmes de la boutique devinrent intenables. Seul le pain gardait sa valeur.
La leçon dépasse les barbelés. Une monnaie vaut par la confiance placée dans sa rareté et dans la régularité de son approvisionnement : trop d'émission la dévalue, trop peu l'étrangle. Aucun décret n'avait désigné la cigarette ; l'usage l'a choisie. Les débats actuels sur les monnaies privées ou numériques posent la même question.
Il suffit de quelques hommes, d'une rareté et d'un peu de confiance pour qu'une monnaie naisse, et d'une pénurie pour qu'elle s'éteigne.