Éphéméride

La faillite qui révéla
un fuseau horaire

1974 Crises & faillites Lecture 4 min

Le 26 juin 1974, à 16 h 30, une banque privée de Cologne perd son agrément. À New York, il n'est que 10 h 30 : ses contreparties ont déjà versé leurs marks et n'ont pas encore reçu leurs dollars. Une faillite modeste va donner son nom au plus brutal des risques bancaires.

Le fait

Une banque, deux horloges

Bankhaus I. D. Herstatt était une maison familiale de Cologne dont la salle de change avait pris, après l'effondrement du système de Bretton Woods et le passage aux changes flottants, des positions considérables sur le dollar. Le dollar alla dans l'autre sens. Au printemps 1974, les pertes atteignaient quelque 470 millions de marks pour des fonds propres de 44 millions. Le 26 juin, l'office fédéral de surveillance du crédit retira l'agrément et ordonna la liquidation, avec effet à 16 h 30.

L'heure fit tout. Les banques qui avaient traité du change avec Herstatt avaient réglé le matin même leur « jambe »* en marks, à Francfort, contre des dollars attendus dans la journée à New York, où il n'était encore que 10 h 30. Les correspondants américains suspendirent aussitôt les paiements sortants du compte de la banque liquidée. Les dollars ne vinrent jamais, et les contreparties, privées de ce qu'elles attendaient, cessèrent à leur tour d'honorer les leurs.

Une opération de change est faite de deux paiements, dans deux monnaies, dans deux pays, sur deux horloges. Tant que les deux jambes ne sont pas simultanées, celui qui règle le premier prête à l'autre, pour quelques heures, non pas un écart de cours mais la totalité du montant. Ce risque porte depuis le nom de la maison de Cologne : le risque Herstatt.

1974 : la faillite qui révéla un fuseau horaire
Ce que ça révèle

Le règlement n'est pas un détail technique

Rapportée aux crises qui suivirent, la somme est dérisoire ; les conséquences le sont moins. À la fin de 1974, les gouverneurs des banques centrales du Groupe des Dix créèrent à Bâle un comité de surveillance bancaire, réuni pour la première fois en février 1975. Le constat était simple : aucune autorité ne s'était sentie responsable d'une banque dont les engagements traversaient les frontières. De ce comité sortiront les accords de Bâle et l'idée même d'exigences de fonds propres coordonnées.

La seconde leçon demanda près de trente ans. Puisque le danger tient au décalage, il fallait supprimer le décalage : livrer chaque jambe contre l'autre, ou aucune des deux. Le 9 septembre 2002, la plateforme CLS commença à régler ainsi les opérations de change de trente-neuf banques dans sept monnaies. Le principe dépasse le change : dès qu'un paiement et sa livraison ne sont pas simultanés, quelqu'un porte le montant entier pendant l'intervalle. C'est exactement ce que discutent aujourd'hui les projets de règlement instantané.

Le risque n'habite pas toujours le prix. Il habite parfois le simple intervalle entre payer et recevoir.