Éphéméride

La machine qui faisait
couler l'économie

1949 Idées & applications Lecture 3 min

En 1949, à Londres, un ingénieur devenu économiste présente à ses futurs collègues une machine de réservoirs et de tuyaux où l'eau colorée tient lieu de monnaie. Conçue pour enseigner , elle se révéla assez précise pour simuler.

Le fait

Une économie qui coule dans des tuyaux

Bill Phillips, Néo-Zélandais de formation d'ingénieur, étudie l'économie à la London School of Economics depuis 1946. Il veut rendre visibles les flux que les manuels décrivent en équations : revenus, dépenses, impôts, épargne, importations. Il bâtit pour cela un modèle hydraulique, le MONIAC, contraction de « Monetary National Income Analogue Computer », qui fait aussi un clin d'œil à l'ordinateur ENIAC.

Le prototype voit le jour en 1949 dans le garage de sa logeuse, à Croydon, pour environ 400 livres, avec des pièces de récupération dont des éléments d'avions Lancaster. Walter Newlyn, jeune universitaire, l'aide à l'assembler au fil d'un été. L'ensemble mesure environ deux mètres de haut sur 1,2 mètre de large : des réservoirs transparents et des tuyaux fixés sur un panneau de bois, avec en haut un grand réservoir pour le Trésor.

Chaque réservoir est un poste de l'économie, et l'eau colorée y représente la monnaie. L'impôt la ramène vers le Trésor, l'épargne la fait fuir du circuit, l'investissement l'y réinjecte, les échanges avec l'étranger l'y font entrer et sortir. Pompes, flotteurs et contrepoids règlent les débits seuls. En tournant une vanne, on baisse un taux d'imposition et l'on regarde le niveau monter ailleurs ; si le choc est trop violent, l'eau déborde sur le sol.

Phillips la montre en 1949 à des économistes de la LSE, qui l'accueillent bien, et un poste d'enseignant lui est proposé peu après. Douze à quatorze exemplaires auraient été construits, dont certains gagnent des universités comme Harvard, Cambridge, Melbourne ou Istanbul. Phillips et Newlyn estimaient pouvoir l'étalonner à environ 2 % près.

1949 : la machine à eau qui simulait l'économie
Ce que ça révèle

Voir un flux avant de le calculer

Le MONIAC rend tangible une idée simple : l'économie est un circuit, où ce qui sort d'un réservoir entre dans un autre. L'épargne retire de l'eau, l'investissement en remet, une politique budgétaire déplace les niveaux. Le modèle s'enseigne en se regardant fonctionner, et annonce, sous forme mécanique, les simulations macroéconomiques sur ordinateur dont les banques centrales feront ensuite grand usage. Phillips publiera lui-même en 1958 sa relation entre chômage et salaires, devenue la courbe de Phillips. Un exemplaire fonctionne encore au musée de la Reserve Bank of New Zealand, un autre à Cambridge.

Ses limites sont tout aussi instructives. Le modèle ne connaît pas de prix, hors les taux d'intérêt, donc pas d'inflation ; et il fallait une pompe électrique pour le faire tourner, alors que l'énergie qui alimente l'économie en était absente. Tout modèle simplifie : ce qu'il laisse hors de ses tuyaux dit autant que ce qu'il montre.

Tout modèle a ses tuyaux, et c'est hors d'eux que l'économie finit souvent par déborder.