La banque qui inventa
le billet et n'y survécut pas
Le 16 juillet 1661, une banque privée de Stockholm met en circulation les premiers billets d'Europe. Sept ans plus tard elle est liquidée, son fondateur condamné à mort, et le monde hérite de sa première banque centrale.
Une monnaie qu'il fallait transporter en charrette
La Suède du XVIIe siècle est riche en cuivre et pauvre en argent. Sa monnaie courante consiste donc en plaques de cuivre estampillées, dont la valeur suit celle du métal : la plus lourde, frappée à Avesta en 1644, pèse 19,7 kilogrammes. Régler une somme importante suppose un attelage. En 1657, Johan Palmstruch obtient du roi le privilège d'ouvrir une banque, Stockholms Banco, à charge d'en partager les bénéfices avec la Couronne.
En 1660, la Couronne allège ses nouvelles plaques. Les déposants réclament aussitôt leurs anciennes pièces, plus lourdes donc plus précieuses ; la banque, qui les a prêtées, ne peut suivre. Palmstruch répond par une invention : le 16 juillet 1661, il émet des kreditivsedlar, billets de crédit imprimés en coupures fixes de 5, 25, 100 et 1 000 daler de cuivre, signés à la main par lui et ses commis. Légers, transmissibles, ils s'imposent en quelques mois.
Ces billets ne promettaient pas un intérêt, seulement du métal à vue. Mais rien n'obligeait Palmstruch à n'en imprimer qu'autant qu'il détenait de cuivre. Il en imprima davantage. Quand les porteurs revinrent, la banque fut liquidée en 1667. En 1668, Palmstruch fut condamné à mort pour sa gestion, puis gracié ; il resta en prison jusqu'en 1670 et mourut l'année suivante.
Le billet et la banque centrale sont nés du même échec
La même année 1668, les états du royaume reprennent les ruines de Stockholms Banco et fondent la Riksens Ständers Bank, placée non plus sous l'autorité du roi mais sous celle du parlement, et d'abord privée du droit d'émettre des billets. Elle existe toujours : devenue Sveriges Riksbank en 1866, c'est la plus ancienne banque centrale du monde encore en activité. Elle n'est pas née d'un projet, mais d'une faillite.
La leçon dépasse la Suède. Le billet est un gain d'efficacité considérable : il transporte la valeur sans transporter le métal. Mais il déplace la contrainte, du coffre vers la volonté de celui qui l'imprime, et cette volonté ne se contraint pas d'elle-même. Toute l'architecture monétaire ultérieure, indépendance des banques centrales, exigences de réserves, séparation de l'émission et du crédit, répond à la question posée dès 1661 : qui limite celui qui émet, et au nom de quoi ?
Un billet ne vaut jamais plus que la discipline de celui qui l'imprime.