Éphéméride

La plus vieille action
du monde est un reçu

1606 Marchés & bulles Lecture 4 min

Le 9 septembre 1606, la chambre d'Enkhuizen de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales remet à un habitant de la ville un feuillet attestant qu'il a soldé ses cent cinquante florins. Retrouvé en 2010, ce papier passe pour la plus ancienne action du monde. Il n'en était pas une : la propriété se tenait ailleurs.

Le fait

Un reçu oublié dans les archives d'Enkhuizen

La Compagnie naît le 20 mars 1602 d'une charte des États généraux, qui lui accorde pour vingt et un ans le monopole du commerce à l'est du cap de Bonne-Espérance. Son capital est levé par souscription publique auprès de six chambres, pour 6 424 588 florins ; celle d'Amsterdam en réunit à elle seule près de 3,7 millions auprès de 1 143 souscripteurs. Pour la première fois, une entreprise ouvre son capital à qui veut, du grand négociant à la servante.

Les souscripteurs ne reçoivent pourtant aucun titre. La Compagnie n'émet pas d'action au porteur : le teneur de livres tient un grand registre où chaque actionnaire dispose d'un compte, et c'est cette ligne, et elle seule, qui fait la propriété. Le versement de la dernière traite donnait droit à un simple reçu. Le 9 septembre 1606, la chambre d'Enkhuizen en délivre un à Pieter Harmensz, messager de la ville, pour cent cinquante florins. Il dormait dans les archives municipales, aujourd'hui conservées au Westfries Archief de Hoorn, jusqu'à ce qu'un étudiant d'Utrecht, Ruben Schalk, l'exhume en 2010 en préparant son mémoire.

Ce reçu ne se vendait pas. Pour céder sa part, il fallait se présenter devant le teneur de livres et deux directeurs, qui portaient le transfert au registre. Le 3 mars 1603, Jan Allertsz cède ainsi 2 400 florins de sa participation à Maria van Egmont, puis six cents florins de plus le même jour : le premier transfert connu, et l'acte de naissance du marché secondaire.

La plus vieille action du monde est un reçu
Ce que ça révèle

La propriété n'est pas dans le papier, elle est dans le livre

La charte de 1602 avait fermé une porte : le capital n'était pas remboursable avant le terme des vingt et un ans. Un actionnaire pressé ne pouvait donc pas réclamer son argent à la Compagnie, seulement trouver quelqu'un pour prendre sa place. De cette impossibilité naît le besoin d'un marché, puis d'un marché organisé. La liquidité n'est pas une propriété naturelle d'un placement ; c'est une institution que l'on bâtit pour rendre supportable un engagement de long terme.

Le reste tient dans la mécanique du registre. Ce qui fait d'une part une action, ce n'est pas l'objet qu'on tient en main, mais l'inscription qu'un tiers de confiance tient pour vous, et la faculté de la transférer. Quatre siècles plus tard, la démonstration est faite partout : les titres se sont dématérialisés, un portefeuille se lit sur un compte-titres, et les registres distribués ne font que reposer, sous une autre forme, la question de 1602. Qui tient le livre, et pourquoi le croit-on ? Le feuillet d'Enkhuizen vaut aujourd'hui une fortune de collection. Il n'a jamais valu une action.

Un titre n'a jamais été un papier : c'est une ligne que quelqu'un tient pour vous.