Le monde n'a jamais autant dépensé pour ses armées qu'en 2025, et l'Europe se réarme comme jamais depuis la guerre froide. Comme toujours, on paie d'abord à crédit. Mais derrière l'effort de défense se cache une mécanique plus dérangeante : la destruction et la reconstruction forment un même marché, et les désaccords moraux qui accompagnent les conflits masquent souvent de très concrets accords commerciaux, sur qui aura le droit de détruire, puis de rebâtir.
1 Le retour des canons
D'abord, l'ampleur.
La vague
Le plus haut niveau depuis la guerre froide
En 2025, la dépense militaire mondiale atteint 2 887 milliards de dollars, en hausse pour la onzième année consécutive, soit 2,5 % du PIB mondial, au plus haut depuis 2009. L'Europe en est le moteur, avec 864 milliards (+14 % en un an), la plus forte progression depuis la fin de la guerre froide. L'Allemagne bondit de 24 % et dépasse 2 % de son PIB pour la première fois depuis 1990 ; la Pologne approche 4,7 %. Au sommet de La Haye, en juin 2025, l'OTAN s'est engagée à viser 5 % du PIB d'ici 2035.
Dépense mondiale
2 887 Md$
en 2025, +2,9 % en un an (SIPRI).
Europe
+14 %
en un an, à 864 Md$ (SIPRI).
Un basculement
Pendant trente ans, l'Occident avait touché les « dividendes de la paix » en réduisant ses armées. L'invasion de l'Ukraine en 2022 a tout renversé. Le réarmement n'est plus un mot tabou : c'est une politique publique assumée, et coûteuse.
2 La dette en bandoulière
Reste à la financer.
Le financement
Armer à crédit
Le réarmement se paie surtout par la dette. En mars 2025, l'Allemagne a réformé son sacro-saint « frein à l'endettement » pour exempter les dépenses de défense au-delà de 1 % du PIB, soit un emprunt de fait illimité, et créé un fonds d'infrastructures de 500 milliards d'euros. L'Union européenne a adopté l'instrument SAFE, 150 milliards d'euros de prêts communs, et ouvert une clause dérogatoire autorisant chaque État à creuser son déficit jusqu'à 1,5 % du PIB pour sa défense. Le plan « Readiness 2030 » affiche jusqu'à 800 milliards d'euros mobilisables.
SAFE (Union européenne)
150 Md€
de prêts communs pour l'armement, adopté en mai 2025.
Plan Readiness 2030
≈ 800 Md€
mobilisables d'ici 2030, en grande partie de la dette nationale.
La facture différée
Le FMI le mesure : une vague de réarmement creuse en moyenne le déficit de plus de deux points et demi de PIB et la dette de sept points en trois ans, financée aux deux tiers par le déficit. Les marchés l'ont senti : à l'annonce allemande, le rendement du Bund a bondi de 40 points de base en une séance. On arme aujourd'hui, on remboursera plus tard.
3 Le keynésianisme militaire
Cette dépense, au moins, fait tourner l'économie. Vraiment ?
La promesse
La guerre comme relance
L'idée a un nom : le « keynésianisme militaire ». Dépenser pour les armées créerait des emplois, des commandes, de la croissance, surtout quand l'économie tourne au ralenti. L'histoire en offre l'exemple canonique : aux États-Unis, l'effort de la Seconde Guerre mondiale a fait passer le chômage de près de 10 % à moins de 2 %. D'où la tentation de voir dans le réarmement la « plus grande relance budgétaire depuis la pandémie ». Les économistes jaugent cette promesse avec un outil, le « multiplicateur budgétaire » : un euro de dépense publique engendre-t-il plus, ou moins, d'un euro de richesse ?
Multiplicateur de la défense
≈ 1
en moyenne, mais aux effets « probablement modestes » (FMI).
Fourchette des études
0,4 à 1,8
selon le mode de financement et la conjoncture.
Une relance en trompe-l'œil
Mais l'effet est plus faible qu'il n'y paraît. Le FMI juge les retombées « probablement modestes » : l'industrie de défense est très concentrée, ses commandes irriguent peu le reste de l'économie, et une partie des équipements est importée. Surtout, un canon n'est pas une route : il ne produit plus rien une fois qu'il a servi.
4 La vitre cassée
Pour le comprendre, un détour par 1850.
Le mécanisme
Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas
L'économiste Frédéric Bastiat a tout dit dans une parabole. Un enfant casse un carreau ; les badauds se consolent : au moins, cela fera travailler le vitrier. Bastiat répond : les six francs payés au vitrier n'iront pas au libraire ni au cordonnier. On voit la vitre réparée ; on ne voit pas le livre ou les chaussures qu'on n'achètera plus. « La société perd la valeur des objets inutilement détruits. » Il visait déjà ceux qui calculaient ce que l'industrie gagnerait à l'incendie de Paris.
La distinction qui change tout
①
Ce qu'on voit. L'usine d'armement qui tourne, les emplois, les carnets de commandes, la ligne de PIB qui monte.
②
Ce qu'on ne voit pas. Les écoles, les hôpitaux, les investissements civils que cet argent n'a pas financés : le coût d'opportunité, « le beurre contre les canons ».
③
La leçon. L'activité n'est pas la richesse. Casser une vitre fait tourner l'industrie, mais appauvrit. « Destruction n'est pas profit. »
La défense n'est pas la destruction
Une nuance s'impose d'emblée : une arme qui dissuade et ne sert jamais protège un patrimoine sans le détruire. Elle relève de l'assurance, pas du gaspillage. Le sophisme de Bastiat ne condamne pas la défense, mais l'idée que la destruction, elle, enrichirait.
5 L'économie de guerre russe
Un pays en fait aujourd'hui la démonstration grandeur nature.
Le cas d'école
La croissance achetée à crédit
Depuis 2022, l'économie russe paraît florissante : +3,6 % en 2023, plus de 4 % en 2024, tirée par les usines d'armement, avec des dépenses militaires portées à près de 6,7 % du PIB. Mais c'est une prospérité en trompe-l'œil. La surchauffe a fait grimper l'inflation vers 10 %, la main-d'œuvre manque, et la croissance est retombée autour de 1,3 % en 2025. La gouverneure de la banque centrale reconnaît des ressources « épuisées ».
Croissance russe
4,3 → 1,3 %
de 2024 à 2025, après la surchauffe.
Dépense militaire
≈ 6,7 %
du PIB en 2024, plus haut niveau depuis l'URSS.
La vitre cassée à l'échelle d'un pays
La Russie illustre exactement Bastiat : l'activité monte, la richesse réelle s'use. On produit des obus que l'on consume aussitôt, pendant que le capital civil vieillit et que le niveau de vie s'érode. Une économie peut croître en s'appauvrissant.
6 Détruire, puis reconstruire
Car à la destruction succède toujours un second marché.
Le marché des ruines
Reconstruire, une industrie à part entière
Chaque guerre ouvre un chantier colossal. Reconstruire l'Ukraine est désormais estimé à près de 588 milliards de dollars sur dix ans, soit près de trois fois son PIB ; Gaza à environ 70 milliards, la Syrie à 216. Au total, près de 800 milliards de dollars de ruines à rebâtir. Autour de cette manne, une compétition féroce s'organise déjà : la Turquie, devenue premier investisseur étranger en Ukraine, la Chine, le Golfe et les groupes occidentaux du bâtiment et de l'énergie se disputent les contrats, avant même la fin des combats.
Reconstruire l'Ukraine
≈ 588 Md$
sur dix ans (Banque mondiale, 2026).
Ruines à rebâtir
≈ 800 Md$
Ukraine, Gaza et Syrie cumulées.
Un trésor sous les décombres
La reconstruction est un marché, avec ses appels d'offres, ses gagnants et ses perdants. Et comme tout marché juteux, il attire ceux qui veulent s'y placer en amont, parfois avant même que les armes se taisent.
7 Le même acteur, des deux côtés
Or souvent, qui détruit obtient aussi de reconstruire.
Le précédent
D'une main on rase, de l'autre on rebâtit
L'Irak en fut la démonstration. Dès 2003, des contrats de gré à gré, sans appel d'offres, ont été attribués à Halliburton-KBR et à Bechtel, des entreprises américaines, pour reconstruire ce que l'armée américaine venait de détruire. Les inspecteurs du Congrès y ont chiffré des milliards de dollars de gaspillage. Vingt ans plus tard, le mécanisme se raffine : l'accord sur les minerais signé entre les États-Unis et l'Ukraine le 30 avril 2025 compte l'aide militaire future comme une contribution à un fonds de reconstruction, et ouvre aux entreprises américaines un accès privilégié aux ressources ukrainiennes.
Irak, gaspillage estimé
6 à 8 Md$
sur ~60 Md$ de reconstruction (inspecteur général américain).
Accord minerais USA-Ukraine
30 avril 2025
l'aide militaire comptée comme contribution au fonds.
Le prix géopolitique
La reconstruction n'est plus seulement une charité d'après-guerre : elle devient une monnaie d'échange. On aide à se défendre, et l'on se réserve les ressources et les chantiers. Détruire et rebâtir cessent d'être deux moments séparés ; ils deviennent les deux faces d'un même contrat.
8 Les postures et les contrats
C'est là que les slogans rencontrent les factures.
L'écart
Les indignations affichées, les ventes discrètes
Les conflits s'accompagnent toujours de fermes condamnations morales. Mais les flux commerciaux, eux, suivent une autre logique. La Russie a longtemps armé à la fois l'Arménie et l'Azerbaïdjan tout en coprésidant la médiation de leur conflit. Des armes occidentales ont continué d'alimenter la guerre au Yémen malgré les alertes de l'ONU sur les victimes civiles. Et la France a honoré des contrats militaires avec la Russie jusqu'en 2020, malgré l'embargo de 2014, grâce à une clause d'antériorité. La vente d'armes est aussi une diplomatie, et un commerce.
La tentation de détruire pour reconstruire
Il faut nommer le risque sans le travestir. Quand la reconstruction devient un marché aussi lucratif, ceux qui en vivent peuvent être tentés non plus seulement de rebâtir ce qui tombe, mais d'entretenir, voire de souhaiter, ce qui tombera. Bastiat le moquait déjà chez ceux qui calculaient le profit d'un Paris incendié ; Eisenhower, en 1961, mettait en garde contre « l'influence injustifiée » d'un complexe militaro-industriel qui a intérêt à la tension. C'est un aléa moral, une incitation perverse. Mais soyons rigoureux : constater une tentation n'est pas prouver que les guerres seraient déclenchées pour ce marché. Les intérêts économiques accompagnent et façonnent les conflits ; ils ne les fabriquent pas mécaniquement.
9 Ce qu'on ne voit pas
Reste à savoir ce qu'on en retient.
La part d'ombre
Entre légitime défense et économie du désastre
Tout n'est pas cynisme. Face à une menace réelle, le réarmement relève de la légitime défense ; réduire la dépendance industrielle de l'Europe, qui importe l'essentiel de ses armes, a une valeur stratégique propre ; et la recherche militaire a engendré des technologies civiles majeures, d'Internet au GPS. Mais l'histoire invite à la lucidité : on paie les guerres par la dette, puis souvent par l'inflation qui efface cette dette au détriment des épargnants, comme après 1945.
La boussole
①
Pour l'investisseur. Un secteur porté : l'armement (Rheinmetall a été multiplié par plus de dix depuis 2022) et la reconstruction. Mais derrière, un mur de dette publique qui pèsera sur les taux et les budgets.
②
Pour le citoyen. La question n'est pas seulement « faut-il se défendre », mais « qui paie, qui profite, et à quel prix moral ». La reconstruction de demain se finance largement par la dette d'aujourd'hui.
③
La lucidité. Distinguer l'assurance, la dissuasion qui protège, du gaspillage, la destruction qui appauvrit. Et regarder qui ramasse la mise.
Ce qu'on ne voit pas
La guerre fait tourner l'activité et masque l'appauvrissement qu'elle provoque. Les canons sont revenus, la dette avec eux, et derrière les deux, un marché qui prospère des ruines. La vraie question n'est pas celle qu'on voit, le PIB qui monte, mais celle qu'on ne voit pas : la richesse détruite, et la main qui se referme sur les contrats.
Repères : abréviations & sigles employés (Md$, Md€, PIB, OTAN, SIPRI, FMI).