🛡️ Économie

Les assurances renoncent. Mais qui tient le risque ?

L'assureur met un prix sur le risque ; quand il se retire d'une région, il rend un verdict chiffré sur son avenir. Derrière chaque police d'assurance court pourtant une chaîne de contreparties, réassureurs, marchés de capitaux, État, et la vraie question est de savoir qui tient le risque au bout du compte.

Logements non assurés
1 600 Md$
Valeur immobilière américaine sans protection (CFA).
Cat bonds 2025
25,6 Md$
Émissions record sur l'année (Artemis).
Assurance Climat Réassurance Titrisation Contrepartie

Dans des régions entières des États-Unis, les assureurs cessent de couvrir les maisons. Ce retrait n'est pas un caprice de gestion, c'est un signal : quand l'assureur, dont le métier est de mettre un prix sur le risque, renonce, il rend un verdict sur l'avenir d'un lieu. Mais le risque qu'il abandonne ne disparaît pas, il se déplace, le long d'une chaîne invisible qui mène du sinistré au réassureur, aux marchés financiers, et jusqu'au contribuable. Ce dossier suit ce déplacement et pose la seule question qui compte : qui tient le risque quand le marché renonce ?

1 Le grand retrait

Le constat, d'abord, brutal : là où le risque devient intenable, l'assureur s'en va.

Les assureurs renoncent
Inassurable avant inhabitable
L'assureur est le métier qui met un prix sur l'avenir d'un lieu. Lorsqu'il cesse d'assurer une région, il ne donne pas un avis, il rend un verdict chiffré : avant que le climat ne rende une maison inhabitable, il la rend inassurable, donc difficile à vendre, à financer, à habiter. Le marché de l'assurance fonctionne ainsi en sentinelle, signalant le danger avant tout le monde.
Californie
≈ 400 000
Polices d'assurance non renouvelées depuis 2021 ; le FAIR Plan, assureur public de dernier recours, a vu ses adhésions bondir (Stateline).
États-Unis
1 sur 13
Soit 6,1 millions de foyers sans assurance, 1 600 Md$ de valeur immobilière sans protection (CFA).
La carte qui se redessine
Les non-renouvellements gagnent des zones longtemps jugées sûres, jusqu'en Nouvelle-Angleterre, tandis que les primes hawaïennes grimpent de 30 à 100 %. Les assureurs basculent vers des modèles prospectifs qui notent le risque sur cinq à trente ans : la carte de l'inassurabilité se dessine en avance sur celle de l'inhabitabilité.
2 Pourquoi ils renoncent

Parce que le socle même de l'assurance, la mutualisation, se grippe.

La loi des grands nombres
Beaucoup de petits paris valent mieux qu'un gros
Un assureur ne sait pas si votre maison brûlera, mais sur cent mille maisons, il sait avec une précision étonnante combien brûleront dans l'année. Plus le groupe est grand et les sinistres indépendants, plus la prévision est fiable. C'est la loi des grands nombres : l'incertitude individuelle se mue en quasi-certitude collective, et c'est elle qui permet de fixer une prime juste.
La faille : le risque corrélé
Quand tout brûle le même jour
Toute la mécanique suppose des sinistres indépendants : votre incendie n'a rien à voir avec celui du voisin. Une catastrophe naturelle viole cette hypothèse. Un ouragan, un mégafeu, une inondation frappent des milliers de maisons d'un coup. Les pertes cessent d'être indépendantes, elles deviennent corrélées, et la mutualisation se grippe : il n'y a plus assez d'épargnés pour payer les sinistrés.
Le climat change la donne
Le réchauffement transforme des aléas autrefois diffus en pertes massives et simultanées, c'est-à-dire précisément ce que la mutualisation supporte le moins. Pour comprendre ce qui se fissure aujourd'hui, il faut revenir à une idée que les sociétés ont mis des siècles à construire.
3 Une invention millénaire

Quatre mille ans d'apprentissage du risque, dont notre assurance n'est que le dernier chapitre.

Aux origines
Le long apprentissage du risque
L'idée précède la finance moderne de près de quatre mille ans. Le Code d'Hammourabi, vers 1750 avant notre ère, libérait déjà le marchand de sa dette si sa caravane était pillée, moyennant un supplément versé au prêteur. À la même époque, les navigateurs chinois répartissaient leurs marchandises sur plusieurs embarcations afin de disperser le risque. Les Grecs puis les Romains apprirent à partager les risques des expéditions commerciales entre plusieurs investisseurs, tandis que les guildes médiévales cotisaient pour indemniser leurs membres frappés par l'incendie, le vol ou le deuil. Au XIVe siècle, les marchands de Gênes, Venise et Florence franchissent une étape décisive en détachant progressivement la couverture du risque, du financement du voyage. L'assurance moderne est en germe.
Londres, 1689
Quand le risque devient un marché
Vers 1689, à Londres, le café d'Edward Lloyd devient le rendez-vous des marchands et des armateurs. On y échange les nouvelles maritimes et l'on y répartit les risques liés aux traversées. Chaque souscripteur n'en prend qu'une fraction : c'est le principe de la souscription syndiquée. Lloyd's n'invente pas l'assurance ; il lui donne un lieu, des règles et bientôt une institution capable de transformer une pratique ancienne en véritable marché du risque.
L'idée la plus puissante
La vraie trouvaille n'était pas l'assurance, mais la découverte que le hasard devient prévisible dès qu'on l'observe sur une foule : un malheur qui ruinerait un individu devient supportable réparti sur des milliers d'épaules. De cette intuition naîtront la réassurance, l'assurance-vie, les caisses de retraite, et jusqu'aux marchés financiers qui rachètent aujourd'hui le risque climatique.
4 La chaîne invisible

L'assureur n'est qu'un intermédiaire. La question n'est plus seulement qui tient le risque, mais comment il circule.

L'assureur n'est qu'un maillon
Qui assure l'assureur ?
Pour ne pas tomber au premier gros sinistre, l'assureur s'assure lui-même auprès d'un réassureur, qui prend en charge la tranche haute des pertes. Le réassureur se couvre à son tour auprès d'autres réassureurs : c'est la rétrocession. Le risque que vous avez transféré remonte ainsi une chaîne d'acteurs de plus en plus lointains, dont vous ignorez l'existence, jusqu'à des sociétés des Bermudes ou des îles Caïmans.
Réassurance, janvier 2023
+37 %
Hausse des tarifs des couvertures catastrophe, la plus forte depuis 1992 (Guy Carpenter, Howden).
Rétrocession 2023
+50 %
La tranche la plus haute, la plus fragile de la chaîne, a vu ses tarifs bondir de moitié (Artemis, Howden).
Le maillon fragile
Plus on s'élève dans la chaîne, plus la couverture est rare et chère. La rétrocession, tout en haut, est le niveau le plus instable : quand il se tend, c'est toute la pyramide qui tremble. Le risque de contrepartie est là, latent : qui paiera vraiment si le sinistre dépasse ce qu'un maillon peut absorber ?
5 Le risque devenu actif financier

Quand Wall Street assure la Californie.

Le cat bond
Parier contre la catastrophe
Depuis les années 1990, les assureurs transfèrent une partie du risque directement aux marchés de capitaux via les obligations catastrophe, les cat bonds. L'investisseur touche un coupon élevé tant que rien ne se passe ; si l'ouragan prévu frappe, il perd tout ou partie de son capital, qui sert alors à payer les sinistrés. Le risque climatique est devenu une classe d'actifs à part entière.
Émissions 2025
25,6 Md$
Année record pour les cat bonds, en hausse d'environ 45 % sur 2024 (Artemis).
Encours du marché
≈ 61 Md$
Détenu par des hedge funds, des gérants spécialisés et des fonds de pension (Artemis, CNBC).
Le bouclage troublant
Le risque revient à l'épargnant
Qui détient ces titres ? Notamment des fonds de pension, en quête d'un rendement décorrélé des actions. Autrement dit, le risque climatique que l'assureur a expulsé de son bilan atterrit dans l'épargne-retraite des particuliers. La contrepartie finale d'une maison en Californie, c'est peut-être la retraite d'un salarié à l'autre bout du monde.
De la couverture au pari
Conçu pour protéger, l'instrument attire désormais une demande qui cherche surtout le rendement. Tant que les catastrophes restent rares, le cat bond paie bien ; mais à mesure que le climat les rend plus fréquentes et plus corrélées, le pari se rapproche de son point de bascule. La protection s'est muée en spéculation sur le calendrier des désastres.
6 Le dernier assureur

Quand l'État reprend le sac.

L'assureur de dernier recours
Le filet public se tend
Quand le marché privé se retire, des assureurs publics prennent le relais : le FAIR Plan en Californie, Citizens en Floride. Conçus comme un filet temporaire, ils enflent à mesure que les assureurs partent, et concentrent le pire du risque, celui dont personne ne veut.
FAIR Plan, 2025
1 Md$
Appel de fonds après les incendies d'Eaton et Palisades ; une règle récente le fait payer par tous les assurés de l'État (Stateline).
Floride, Citizens
≈ 1 M
Environ un million de foyers sont couverts par cet assureur public, devenu le premier assureur de l'État de Floride.
La double peine
Le risque corrélé que le privé refuse remonte vers le public, donc vers le contribuable et l'ensemble des assurés. Le citoyen paie deux fois : une prime qui grimpe, puis l'addition collective quand l'assureur de dernier recours doit être renfloué. D'où l'appel, jusque chez d'anciens régulateurs, à une réassurance fédérale, l'État assurant en dernier ressort l'assureur de l'assureur.
7 La nouvelle géographie du risque

Ce que ce grand déplacement change pour l'investisseur, le propriétaire et le citoyen.

Trois lectures d'un même basculement
Pour l'investisseur. Le cat bond offre un rendement décorrélé des marchés financiers, mais il reste exposé à une même variable fondamentale : le climat. À mesure que les catastrophes se multiplient, le diversifiant d'hier peut devenir le risque concentré de demain.
Pour le propriétaire. L'assurabilité devient une caractéristique du logement aussi importante que son emplacement ou sa superficie.
Pour le citoyen. À mesure que les assureurs se retirent, le risque revient vers la collectivité. La frontière entre prime privée et impôt s'estompe.
Qui tient le risque ? De plus en plus, tout le monde.
Notions clés · Finance Academy
La mutualisation et le risque de contrepartie →
Comment l'assurance partage un risque entre beaucoup, et pourquoi la question décisive devient de savoir qui le tient au bout de la chaîne, et s'il pourra payer quand les sinistres frappent ensemble.
La titrisation et le hors-bilan →
Comment un risque, ici la catastrophe, se transforme en titre négociable vendu aux marchés, et ce que signifie le sortir d'un bilan.

Sources : Consumer Federation of America · Artemis · CNBC · Stateline · Lloyd's, History