Un prix garanti est une promesse : quoi qu'il arrive au marché mondial, le producteur touchera un tarif connu d'avance. C'est une protection. Mais fixer ce prix, c'est aussi parier sur la direction des cours. En 2025, les offices publics du cacao ghanéen et ivoirien ont fixé des prix garantis record, adossés au sommet de 2024. Les cours se sont effondrés. Le prix promis s'est alors retrouvé très au-dessus du marché, les acheteurs ont disparu, et l'ajustement, différé jusqu'à la rupture, a été plus brutal que la baisse qu'il devait amortir. Cette fiche raconte comment un amortisseur s'est transformé en amplificateur.
1 Le mécanisme
Le principe : un prix fixé d'avance pour lisser les à-coups.
Le mécanisme
Un prix fixé d'avance pour protéger le planteur
Au Ghana comme en Côte d'Ivoire, un office public fixe chaque campagne un prix garanti au producteur : le Ghana Cocoa Board (Cocobod) et le Conseil du Café-Cacao. Ensemble, les deux pays fournissent près des deux tiers du cacao mondial. Le principe est protecteur : plutôt que d'exposer le planteur aux soubresauts quotidiens des cours de Londres et de New York, l'office vend une large part de la récolte à terme, encaisse un prix moyen, et en reverse une fraction au producteur sous la forme d'un prix garanti, connu avant même la récolte. La promesse est celle de la stabilité : un revenu qui ne dépend pas de l'humeur du marché mondial.
2 Le pari de 2025
Le basculement : fixer un prix, c'est parier.
Le pari
Un prix garanti record, adossé au sommet
En octobre 2025, les cours new-yorkais frôlaient encore les sommets hérités du record absolu de 12 906 dollars la tonne atteint en décembre 2024. Pariant sur la persistance de ces niveaux, les deux offices ont fixé des prix garantis eux-mêmes record. C'est ici que le mécanisme change de nature : un prix garanti fixé à l'avance n'est pas seulement une protection, c'est un pari sur la direction du marché. Tant que les cours restent élevés, l'office encaisse la différence ; s'ils s'effondrent, il se retrouve engagé à payer le planteur bien au-dessus de ce que le marché veut encore donner.
3 L'effondrement
Le retournement : de la pénurie à l'excédent.
Le retournement
De 12 906 à 2 952 dollars en quatorze mois
Le pari a échoué. Les cours mondiaux se sont effondrés jusqu'à environ 2 952 dollars la tonne le 24 février 2026, leur plus bas niveau en plus de deux ans, une chute de plus de 75 % depuis le pic. Les causes sont celles d'un retournement de cycle : la production mondiale a rebondi d'environ 7,6 % sur la campagne 2024-2025, autour de 4,7 millions de tonnes ; la demande a fléchi, les broyages européens reculant d'environ 3 % sur le dernier trimestre, au plus bas depuis plus d'une décennie. D'une pénurie, le marché est passé à l'attente d'un excédent. Le prix garanti, lui, était déjà fixé.
Record (New York)
12 906 $/t
sommet absolu atteint en décembre 2024.
Plus bas en deux ans
≈ 2 952 $/t
le 24 février 2026 : une chute de plus de 75 % depuis le pic.
4 Le ciseau
La rupture : quand le prix garanti dépasse le marché.
Le ciseau
Un prix garanti au-dessus du marché fait fuir l'acheteur
Un prix garanti supérieur au prix mondial n'a de valeur que si quelqu'un veut encore acheter au tarif garanti. Or, devenu jusqu'à 75 % supérieur au cours mondial en Côte d'Ivoire, il a dissuadé les négociants internationaux : acheter la fève ivoirienne au prix garanti pour la revendre au prix mondial, c'était perdre de l'argent à chaque tonne. Les exportateurs ont donc cessé d'enlever la marchandise. Un marché flottant aurait ajusté le prix progressivement, tonne après tonne, jusqu'à retrouver un acheteur ; un prix administré, figé pour la campagne, ne pouvait qu'attendre la rupture, puis corriger d'un coup sec.
5 Invendus et arriérés
L'engorgement : la protection devenue promesse impayée.
L'engorgement
Cent mille tonnes bloquées, des producteurs impayés
Le blocage s'est matérialisé dans les entrepôts et sur les exploitations. Plus de 100 000 tonnes de fèves sont restées invendues. Au Ghana, plus de 10 milliards de cedis d'arriérés se sont accumulés envers des producteurs déjà livrés : des planteurs qui avaient apporté leur récolte dès novembre 2025 n'étaient toujours pas payés à la mi-février 2026, certains contraints d'emprunter à des négociants ou à des usuriers, à des taux punitifs, pour tenir. La protection promise s'était muée en promesse impayée : le prix garanti sur le papier ne valait plus rien tant que personne ne rachetait la fève.
Fèves invendues
> 100 000 t
stock de la campagne principale, sans acheteur au prix garanti.
Arriérés aux producteurs (Ghana)
> 10 Md cedis
dus à des planteurs déjà livrés, impayés depuis novembre 2025.
6 La correction d'un coup
Le choc : brutal parce que différé.
La correction
Moins 29 % au Ghana, moins 57 % en Côte d'Ivoire
Vint alors la correction, brutale parce que différée. Le 12 février 2026, le ministre des Finances Cassiel Ato Forson a annoncé une baisse du prix garanti ghanéen de 3 625 à 2 587 cedis le sac de 64 kilogrammes, soit près de 29 %. Le 4 mars, le ministre de l'Agriculture Bruno Koné a réduit le prix ivoirien de 2 800 à 1 200 francs CFA le kilogramme pour la campagne intermédiaire, une chute de 57 %. Le planteur, censé être protégé de la volatilité, a encaissé en un seul geste une baisse plus violente que celle qu'un marché ouvert lui aurait transmise par paliers, étalée sur des mois.
Ghana · 12 février 2026
−29 %
de 3 625 à 2 587 cedis le sac de 64 kg.
Côte d'Ivoire · 4 mars 2026
−57 %
de 2 800 à 1 200 francs CFA le kilogramme.
7 Le sauvetage public
La facture : le pari perdu, à la charge du budget.
La facture
Près de 496 millions de dollars pour éponger l'invendu
Restait à solder le pari perdu. Pour écouler les 100 000 tonnes bloquées, la Côte d'Ivoire a débloqué environ 280 milliards de francs CFA, soit près de 496 millions de dollars, afin de racheter l'intégralité du stock au prix précédemment garanti. Le coût de la protection, quand le pari tourne mal, ne disparaît pas : il est transféré au budget public. L'office avait promis un prix ; c'est, en dernier ressort, la collectivité qui en couvre l'écart avec le marché. La stabilité affichée au producteur avait un prix caché, révélé seulement au moment du retournement.
8 Amortisseur ou amplificateur
Le paradoxe : la volatilité retenue, puis relâchée d'un coup.
Le paradoxe
L'amortisseur devenu amplificateur
Voilà le cœur du paradoxe. Un prix de marché aurait absorbé le choc en le répartissant : en baissant un peu chaque semaine, il aurait transmis la chute par petites doses, désagréables mais digestes. Le prix administré, lui, a fait l'inverse : fixé haut, défendu tant qu'il a pu, il a accumulé l'écart avec le marché jusqu'à la rupture, puis l'a libéré d'un seul coup. La volatilité n'a pas été supprimée ; elle a été retenue, puis relâchée en une seule secousse. Le mécanisme censé amortir le choc a fini par infliger au producteur un choc plus violent que le marché lui-même.
À lire en regard : La manne qui peut appauvrir ce qu'elle enrichit et la notion maladie hollandaise et malédiction des ressources. Le retournement s'inscrit dans le cycle des matières premières. Référence : abréviations & acronymes (FOB, FCFA, Cocobod).