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L'inflation recule, les prix demeurent

Confondre le taux d'inflation, un flux, et le niveau des prix, un stock, explique le malaise : la désinflation ralentit la hausse sans l'annuler. Et derrière les courbes, une question d'opportunisme et d'honnêteté.

Le niveau cumulé
+25 %
de prix aux États-Unis depuis 2020, alors que le taux est presque revenu à 2 % (BLS)
Pour qu'ils baissent
une déflation
synonyme de récession : ce qu'il faudrait, et que personne ne souhaite
Inflation Désinflation Cupidiflation Réduflation Pouvoir d'achat

Les chiffres l'assurent : l'inflation est presque vaincue. Le caddie, lui, raconte l'inverse. Ce malentendu n'est pas une illusion, c'est une confusion entre deux choses différentes : la vitesse à laquelle les prix montent, et le niveau où ils sont arrivés. La première a ralenti. Le second ne redescendra pas. Et dans l'intervalle, certains ont moins subi l'inflation qu'ils ne s'en sont servis.

1 Le malentendu fondateur

Tout commence par une confusion de vocabulaire.

Le flux et le stock
Deux choses qu'on appelle du même mot
Le taux d'inflation est un flux : la vitesse à laquelle les prix montent, en pourcentage par an. Le niveau des prix est un stock : le prix du panier, là où il est arrivé après des années de hausse. Quand on dit « l'inflation baisse », on parle du flux qui ralentit, pas du stock qui reculerait. La Réserve fédérale de Saint-Louis en a fait le titre d'une note : « le taux d'inflation baisse, mais pas les prix ».
Trois mots à ne pas confondre
Inflation. Les prix montent (taux positif). Un panier à 10 passe à 10,40 avec 4 % d'inflation.
Désinflation. Le taux baisse, mais reste positif : les prix montent encore, moins vite. Le panier passe de 10,40 à 10,70, pas à 10. On ralentit sans reculer.
Déflation. Le taux devient négatif : là, enfin, les prix baissent. Le panier redescend. C'est le seul cas où le stock recule, et c'est précisément celui que l'on redoute.
2 Le mur du niveau

Car le stock, lui, a fait un bond qui ne s'efface pas.

L'accumulé
Ce que les ménages ressentent vraiment
Aux États-Unis, le taux est revenu autour de 2 à 3 % en 2024-2025, après un pic à 9,1 % en 2022. Mais le niveau cumulé reste : les prix sont environ 25 % plus élevés qu'en 2020, plus du double de la hausse des cinq années précédentes. Dans la zone euro, l'alimentation a grimpé d'environ 33 % en une décennie. Les ménages ne ressentent pas le taux, qui a ralenti ; ils ressentent le niveau, qui demeure. D'où l'écart entre le discours et le ticket de caisse.
Prix US depuis 2020
+25 %
le niveau cumulé, malgré le retour du taux près de 2 % (BLS).
Alimentation, zone euro
+33 %
sur une décennie (Eurostat).
La mémoire des prix
Le cerveau ne retient pas un taux de variation, il retient un prix de référence : celui auquel on était habitué. Quand le baguette, le café ou le plein ont changé de palier, le souvenir de l'ancien prix entretient un sentiment d'inflation durable, même quand la statistique annonce l'accalmie. Les enquêtes le confirment : en 2024, les ménages percevaient une inflation alimentaire d'environ 6 % quand elle était mesurée à 2 %.
3 Pourquoi ça ne baissera pas

Et il ne faut surtout pas le souhaiter.

Le remède pire que le mal
Faire baisser les prix demanderait une récession
Pour que le niveau des prix recule, il faudrait une déflation, c'est-à-dire un taux durablement négatif. Or les banques centrales ne la visent surtout pas : elles ciblent 2 %, pas zéro. Une déflation installée enclenche une spirale : si les prix baissent, on reporte ses achats en attendant qu'ils baissent encore, la demande chute, les profits et l'emploi avec, et les prix rebaissent. L'économiste Irving Fisher a montré dès 1933 que la baisse des prix alourdit le poids réel des dettes : chaque euro dû devient plus lourd à rembourser.
Grande Dépression
−24 %
de niveau des prix entre 1929 et 1933, chômage à 25 %.
Cible des banques centrales
2 %
pas zéro : un coussin contre la déflation.
La seule issue réaliste
Le Japon a connu des décennies de prix atones et de croissance étouffée pour avoir laissé la déflation s'installer. La leçon est dure mais nette : on ne fera pas redescendre les prix sans casser l'économie. La seule issue acceptable n'est donc pas que les prix rejoignent les salaires, mais que les salaires rejoignent les prix. Le rattrapage, pas le retour.
4 Fusées et plumes

D'autant que les prix s'ajustent mal vers le bas.

L'asymétrie
Ils montent comme des fusées, descendent comme des plumes
L'image vient de l'économiste Robert Bacon, en 1991, à propos des carburants : quand le pétrole grimpe, le prix à la pompe suit aussitôt ; quand le pétrole reflue, la baisse se fait attendre, lente et partielle. Cette asymétrie tient à plusieurs ressorts : les coûts d'étiquetage, le pouvoir de marché, le fait que le consommateur cherche moins les bonnes affaires quand les prix montent que l'inverse. Elle est solidement établie sur l'essence ; sa généralisation à tous les biens reste discutée.
Le verrou des salaires
Les salaires nominaux, eux aussi, résistent à la baisse : un employeur préfère geler une rémunération que la couper, et les salariés refusent toute coupe. C'est même un argument en faveur d'une inflation légère : avec 2 % de hausse des prix, un salaire qui stagne perd doucement du pouvoir d'achat sans qu'il faille annoncer la moindre baisse. La rigidité vers le bas est donc partout : dans les prix comme dans les fiches de paie.
5 La cupidiflation

Mais tous n'ont pas seulement subi la hausse.

L'inflation par les profits
Quand la marge profite du désordre
L'économiste Isabella Weber a avancé une thèse d'abord moquée, puis reprise : une partie de l'inflation récente serait une « inflation des vendeurs », des entreprises ayant profité du choc des coûts et de la confusion ambiante pour relever leurs prix au-delà de leurs propres hausses, élargissant leurs marges. Les chiffres ont fini par lui donner du poids : la Banque centrale européenne a estimé que les bénéfices unitaires expliquaient près de 60 % de la hausse des prix domestiques en 2022-2023, le Fonds monétaire international environ 45 % de l'inflation européenne. Aux États-Unis, les marges des entreprises ont touché leur plus haut depuis 1950.
Profits dans l'inflation (zone euro)
≈ 60 %
de la hausse du déflateur 2022-2023, part « normale » 42 % (BCE).
Marges des entreprises US
1950
plus haut niveau depuis cette année-là (au T2 2022).
Le mot juste, prudemment
« Cupidiflation » est un mot accusateur, et il faut le manier avec soin : nous verrons au dernier chapitre que la thèse est contestée. Mais le fait, lui, est mesuré : sur cette vague, les marges n'ont pas amorti le choc des coûts, elles l'ont parfois dépassé. L'inflation n'a pas seulement été un malheur partagé ; pour certains, elle a été une opportunité.
6 L'excuse parfaite

Et l'inflation médiatisée offrait une couverture idéale.

L'excuseflation
« Un peu d'inflation, c'est toujours bon pour nos affaires »
Quand l'inflation fait la une, augmenter ses prix ne choque plus : tout le monde augmente, le client s'y attend, et la hausse passe inaperçue dans le brouhaha. Les économistes ont nommé cela l'« excuseflation ». On en trouve la trace dans les propres mots des dirigeants, en conférence de résultats. Le patron de la chaîne Kroger : « un peu d'inflation, c'est toujours bon pour nos affaires ». Celui d'AutoZone : « après les périodes de forte inflation, notre secteur n'a historiquement pas baissé ses prix ». D'autres ont vanté, devant leurs actionnaires, leur « pouvoir de fixer les prix ».
Dit tout haut
Ce qui frappe, ce n'est pas que des entreprises augmentent leurs prix, c'est leur métier. C'est qu'elles l'assument devant les marchés comme une bonne nouvelle, au moment même où le discours public parlait de sacrifice partagé. L'inflation, présentée aux clients comme une fatalité, était présentée aux investisseurs comme une aubaine.
7 Le rétrécissement honteux

Et quand on n'ose pas augmenter, on cache.

La hausse masquée
Moins dans le paquet, autant sur l'étiquette
La réduflation consiste à réduire la quantité au même prix : le prix au kilo grimpe, mais le prix affiché ne bouge pas, et le consommateur, qui regarde l'étiquette et non la contenance, ne s'aperçoit de rien. Sa cousine, la dégradflation, baisse la qualité plutôt que la quantité : une recette appauvrie, un ingrédient moins cher, un service réduit. Chose remarquable, l'effet de la réduflation sur l'inflation mesurée est minuscule : les statisticiens américains l'évaluent à quelques centièmes de point. Le mal n'est pas dans le chiffre. Il est dans la méthode.
Effet sur l'inflation US
≈ 0,06 pt
de la hausse des prix 2019-2024 (GAO) : négligeable.
Consommateurs inquiets
82 %
aux États-Unis se disent préoccupés par la réduflation (YouGov).
La loi s'en mêle
Parce que la pratique érode la confiance, le législateur l'a prise au sérieux. En France, depuis juillet 2024, les grandes surfaces doivent signaler en rayon les produits dont la quantité a baissé pendant que le prix grimpait ; Carrefour avait devancé la loi dès 2023. Aux États-Unis, le président s'en est emparé jusque dans une vidéo diffusée le soir du Super Bowl, dénonçant une « arnaque ». Signe que le sujet n'est pas comptable, mais moral.
8 L'asymétrie morale

Car au fond, ce n'est pas la hausse qu'on reproche, c'est la ruse.

L'équité d'un prix
Augmenter franchement, ou tromper
Le psychologue Daniel Kahneman a montré que nous jugeons un prix non à l'aune de l'offre et de la demande, mais d'une norme d'équité. Une hausse justifiée par une hausse des coûts est acceptée ; exploiter une pénurie pour augmenter est jugé déloyal. Son exemple resté célèbre : un magasin qui passe la pelle à neige de 15 à 20 le lendemain d'une tempête est jugé inéquitable par 82 % des gens. La même logique vaut pour la hausse masquée : réduire un paquet en douce viole la norme de transparence plus encore qu'une hausse assumée.
Le verdict des études
Une étude de 2024 le confirme : les consommateurs jugent la réduflation plus injuste qu'une hausse de prix équivalente, précisément parce qu'ils la perçoivent comme une tromperie. Mais voici le plus instructif : cette aversion disparaît dès que le changement est annoncé clairement. Autrement dit, ce n'est pas l'augmentation qui révolte, c'est le fait de la dissimuler. Une hausse honnête est pardonnée ; une ruse, jamais.
9 Ce qui rattrape

Reste à rendre justice à la nuance, et à conclure.

L'équilibre
La cupidité n'explique pas tout
Soyons rigoureux : la thèse de l'inflation par les profits est contestée. Ben Bernanke et Olivier Blanchard, dans une étude de référence, attribuent l'essentiel de la vague aux chocs d'offre, énergie, alimentation, chaînes d'approvisionnement, pour deux tiers à trois quarts. La Réserve fédérale note que les marges, une fois corrigées des aides publiques et de la baisse des taux, étaient largement revenues à la normale dès fin 2022. Et comme le résume l'économiste Jason Furman, « accuser l'inflation de la cupidité, c'est comme accuser un crash d'avion de la gravité » : techniquement vrai, mais à côté de l'essentiel. La cupidité est une constante ; c'est la concurrence qui borne les prix.
La boussole
Distinguer le flux du stock. « L'inflation baisse » et « les prix baissent » ne veulent pas dire la même chose. Le premier est vrai, le second non, et le malaise vient de là.
Espérer le rattrapage, pas le retour. Les vrais soulagements viennent des salaires qui rejoignent les prix (aux États-Unis depuis mi-2023, en Europe depuis 2024) et de quelques baisses réelles, énergie, électronique, voitures d'occasion, pas d'un improbable recul général.
Exiger la transparence. Sur l'opportunisme, la meilleure défense n'est pas l'indignation, mais la clarté : une hausse affichée se discute, une hausse masquée se subit.
Ce que les prix gardent en mémoire
Le coût de la vie a fait tomber les sortants : depuis 2020, environ trois gouvernements sur quatre des démocraties occidentales ont été battus, souvent dans des économies pourtant jugées saines. Le paradoxe d'électeurs en colère au milieu d'une croissance solide tient en une phrase : les gens votent sur le niveau des prix, pas sur le taux d'inflation. L'inflation, elle, finira par s'effacer des statistiques. Les prix, eux, demeurent : c'est leur honnêteté, ou leur opportunisme, qu'on retient le plus longtemps.
Notions clés · Finance Academy
L'inflation, la désinflation et la déflation →
La différence entre le taux qui mesure la vitesse de hausse et le niveau des prix, et pourquoi seule une déflation, redoutée, les ferait reculer.
La demande agrégée et le multiplicateur →
Comment la dépense et les prix se diffusent dans l'économie, et ce qu'une spirale, à la hausse ou à la baisse, peut déclencher.

À lire en regard : Quand ce sont vos données qui fixent votre prix, l'autre visage du pouvoir de fixer les prix. Repères : abréviations & sigles (IPC, BCE, FMI, BLS).